Je déteste te partager

Pendant 39 semaines, je t’ai eue pour moi seule. J’étais la seule à sentir tes mouvements, la seule à te garder au chaud. Tu ressentais toutes mes émotions, tu entendais mon cœur battre pour toi. Durant 39 longues semaines, ce n’était que toi et moi, dans notre bulle d’amour.

Il n’y avait que pour moi que tu étais vraiment «concrète».

Puis, lorsque tu es venue au monde, j’ai été confrontée à la dure réalité : je devrais apprendre à te partager. Te partager avec ton père, évidemment, qui voulait te connaître, t’aimer, te serrer. Tes grands-parents, nos proches. Avec les inconnus qui voulaient te regarder et te parler. Je détestais ça.

Je n’aimais pas l’idée que quelqu’un d’autre s’approprie ce petit être que j’avais conçu dans mon bedon, qu’il veuille partager des moments de tendresse avec l’extension de moi-même, sans me demander la permission.

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De quel droit pouvaient-ils s’immiscer ainsi dans notre bulle d’amour?

Je devais apprendre, mais je n’ai pas appris. Il semble même que plus tu grandis, plus tu deviens toi, à part entière, plus ça empire. Lorsque tu as une passe «papa», le cœur me déchire à chaque fois que tu me repousses, que tu cries à ton père la nuit. J’ai l’impression d’être mise de côté, de perdre ma place privilégiée de créatrice. Et je lui en veux à lui, comme si c’était criminel d’être un aussi bon père, de la fait rire autant, d’être aussi aimé qu’il l’est. C’est malsain, je le sais bien.

C’est comme si je ne pouvais concevoir qu’un enfant peut aimer plus qu’une personne à la fois.

Lorsque tu cries de joie quand tu vois des grands-mères, que tu pleures quand elles s’en vont, mon cœur se serre. Pourquoi n’ai-je pas toujours droit à un aussi bel accueil? Sont-elles plus amusantes que moi? N’est-ce pas moi qui te gâte le plus? Qui te cajole le plus? Pourquoi suis-je donc relayée au poste de représentante-de-l’autorité-plate-et-sévère alors qu’elles ont le beau rôle?

Pourtant je sais que tu n’es pas à moi, que je ne te possède pas. Je le sais, ma tête le sait, du moins. Mais pas mon cœur.

Dans mon cœur, tu es un petit miracle qui s’est formé dans MON ventre. Tu es donc, par définition, un prolongement de moi. Tu es le petit trésor à maman, simplement. Tu as fait naître en moi un amour d’une telle ampleur, que j’ai de la difficulté à le comprendre, à le maîtriser. Ce lien si unique qui te lie à moi est ce que j’ai de plus précieux, tu es mon plus grand accomplissement, et j’ai peur de tout perdre quand tu développes une relation avec une nouvelle personne.

Je le sais que ça n’arrivera pas, mais mon cœur lui, il ne le sait pas.

J’apprendrai, je te le promets. Je ne t’étoufferai pas, je te laisserai le loisir de faire tes découvertes, de tisser des liens avec tes proches, de développer tes intérêts divergents des miens. Je te laisserai être toi, sans t’emprisonner. Je le promets, mais à une seule condition, cependant : que tu continues à TOUJOURS répondre «à maman!» quand on te demande «elle est à qui la petite fille?».

Parce qu’à chaque fois que tu réponds cela avec ton joli sourire, ça rassure et fait ronronner mon petit cœur anxieux de maman.

Alexandra P.