Le mari et le chat

Dans ma tête, je me suis toujours vu avec trois enfants. Pourquoi trois? Aucune idée vraiment. C’était une idée comme ça, comme on choisit les fleurs qui seront dans notre bouquet de mariée quand on a 18 ans et célibataire. Comme on se fait une idée de la maison de nos rêves quand on sue notre vie dans notre petit 3 et demi mal isolé à 20 ans. On se fait des idées de ce que la vie va être plus tard et pour moi, c’était trois enfants.

J’ai eu une première grossesse presque normale, pas facile comme dans les films, mais sans complications extrêmes non plus. Ma deuxième grossesse a été une grossesse difficile, très difficile. J’ai dû être alitée pendant 10 semaines à Ste-Justine pour finalement recevoir un petit bébé préma de 4 livres tout juste, mais en pleine santé. J’ai été chanceuse. Pendant mon séjour à l’hôpital, j’ai vu d’autres mamans comme moi moins chanceuses repartir le coeur lourd et les bras vides. En berçant mon minuscule miracle dans l’unité de néonatologie, j’ai compris à quel point j’étais passé proche et j’ai pleuré.

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C’est là aussi que j’ai compris que la famille de mes rêves n’existerait jamais.

Bien sûr je me considérais extrêmement chanceuse de celle que j’avais, mais j’ai quand même dû apprendre à faire le deuil de celle qui n’existerait jamais. Tous les prénoms que j’aimais et que je gardais pour le «prochain» ne serviraient jamais. Tous les petits vêtements que je conservais au cas où le prochain serait une prochaine, ne sortiraient jamais de leurs cartons. Plus de nouvelle bedaine à caresser doucement, plus de nouvelle rencontre qui bouleverserait mon coeur à tout jamais. C’était fini. Ma famille à moi c’était ça maintenant.

Une fois que la décision a été prise et comprise, un nouveau questionnement a commencé.

Comment s’assurer que c’était bien le dernier. Comprenez-moi bien, je connais tous les moyens de contraceptions, mais ultimement je les ai toujours subis en me disant que c’était une mesure temporaire, que ce n’était pas pour toute la vie. C’était peut-être naïf de ma part de le croire. Depuis des années, la contraception c’était principalement ma responsabilité dans mon couple. De la pilule au nuvaring en passant par le stérilet, j’avais tout subi des installations aux taux d’hormones incontrôlables. J’étais aussi celle qui avait subi 2 accouchements et une grossesse traumatisante.

Non cette fois-là, ma décision était prise, c’était au tour de mon mari de payer un peu au nom de la contraception!

Afin de rendre le choc moins difficile pour lui, j’ai entamé la conversation en parlant du chat. «Tu sais mon amoureux, il va falloir le faire opérer bientôt ce petit minou tout doux, on ne voudrait qu’il contribue au problème de surpopulation féline après tout» Et lui d’être tout d’accord et de dire qu’il allait appeler pour prendre rendez-vous la semaine prochaine. Alors bien heureuse de mon entrée en matière, je continue. «En même temps, tu pourrais prendre rendez-vous pour toi?» Il m’a regardé d’un air confus: «Chez le vet?» Et moi de le rassurer: «Mais non, pour une vasectomie!» Pendant un instant son visage a eu l’air de celui d’une souris prise dans les griffes d’un chat, puis son front s’est détendu et il m’a dit:

«Oui tu as raison, c’est mon tour de prendre le coup pour la famille.»

Lui aussi avait bien compris qu’on ne pouvait pas tenter la vie une fois de plus. Il avait vécu tout autant que moi la grossesse difficile, mais en devant en plus s’occuper seul de notre première merveille pendant que j’angoissais dans mon lit d’hôpital. Il aurait pu s’obstiner et demander que le statu quo soit conservé ou il aurait pu me dire non tout simplement et je l’aurais respecté. Après tout, la contraception que j’utilisais n’avait rien d’intrusif ou d’irréversible, c’était simplement de l’épuisement mental et émotionnel accumulé et l’idée que ça devrait se continuer pour toujours, alors qu’il suffisait d’un petit rendez-vous de quelques minutes pour lui et nous n’aurions plus jamais à y penser.  Heureusement, il le voyait de la même façon que moi.

La semaine suivante, j’ai donc fait opérer mon mari et mon chat.

Je peux vous dire que les deux s’en sont remis sans problème. La vérité, c’est que la vasectomie n’a pris que 10 minutes, j’étais dans la salle d’attente pour le ramener à la maison et en sortant de la salle, il était parfaitement de bonne humeur, capable de marcher droit comme d’habitude et il a même conduit lui-même jusqu’à la maison. Il n’a jamais eu peur de le faire, il n’a jamais rien dit pour me le reprocher. Il l’a fait pour sa famille, pour moi et pour lui-même. Et je lui en suis très reconnaissante.

Marie Pier