Les meilleurs parents sont ceux qui n’ont pas d’enfants

Il y a plus de 4 ans, je débutais une démarche pour devenir famille d’accueil en Banque Mixte, dans l’espoir d’adopter un petit bout de choux négligé.

Il y a un mois, je publiais le texte «Des blessures et une valise».

Presque au même moment, nous recevions une réponse défavorable à notre demande. Notre dossier allait être fermé et sans appel. Parce que nous avons déjà 3 gamins, la travailleuse sociale attitrée à notre cas a déconseillé notre candidature au comité décisionnel. Dans notre foyer, il y aurait trop d’enfants, d’agitation et d’impondérables pour héberger et peut-être adopter un bébé victime de négligence.

Parce que ce tout-petit arriverait avec son bagage, des visites régulières auprès de sa famille d’origine, des défis particuliers et une forte dose d’imprévisibilité.

Non seulement on nous a refusés en Banque Mixte, mais on nous a même jugé inaptes à nous occuper d’un bambin comme famille d’accueil régulière ou d’urgence. Malgré le manque de foyers d’urgence. Même si je laissais mon emploi de directrice pour m’occuper de mes cocos et être disponible à héberger, à l’occasion, un ou deux autres gamins temporairement, le temps qu’une famille BM les prenne sous son toit; on ne m’en offre pas la chance.

Une famille de Trois-Rivières accueillera un quatrième enfant. Semblable à nous, elle a 3 bios et se sent prête à aimer et à prendre soin d’un petit trésor au passé malheureux.

J’ai discuté avec la maman sur une page Facebook consacrée à la Banque Mixte que je fréquente depuis 3 ans. La Trifluvienne me racontait qu’on ne lui a jamais présenté sa situation familiale comme une incontournable difficulté. La plupart des foyers Banque Mixte qu’elle connait abritaient déjà des gamins. Il existe effectivement beaucoup de familles nombreuses sur cette page Facebook. Que ce soit des enfants bios ou plusieurs projets d’adoption (BM, régulière, internationale). Exactement comme dans les livres suggérés par notre intervenante (celle qui a recommandé la fermeture de notre dossier)! Des foyers avec un seul bambin; il n’y en a pas.

Pourtant, depuis 3 ans, mon conjoint et moi, tout ce qu’on attend est: «Ça va être difficile de vous trouver un projet qui vous convienne alors que vous avez déjà 3 enfants. C’est exceptionnel qu’on voit ça!»… Vraiment?

J’habite le Village gai à Montréal. Tout près du centre-ville, les familles nombreuses sont plutôt rares. Au Centre jeunesse du Village, je croise évidemment surtout des gens seuls ou des couples homosexuels qui attendent comme nous pour une entrevue en BM. Ils n’ont sans doute pas de gamins biologiques. Mais la réalité semble complètement différente en région et en banlieue.

Aurais-je eu la même réponse là-bas? Ai-je été desservie par mon quartier? Pourtant, les compétences parentales et les besoins d’enfants adoptés ne sont-ils pas les mêmes partout?

Probablement que dans toutes les universités, les travailleurs sociaux étudient les mêmes théories. Mais après plusieurs années, c’est l’expérience et le vécu qui priment. Je présume que notre vision d’une «bonne» famille se calque sur ce qu’on a l’habitude de voir. Ici, les meilleurs parents sont ceux qui n’ont pas d’enfants.

Sachez que je respecte énormément le personnel de la DPJ et que je ne remets absolument pas leurs compétences et leur jugement en question. Tout regard est subjectif et imprégné par l’expérience.

Au Village, on dépose généralement les petits cocos à des individus qui vivent en solo ou en duo, dans des milieux calmes, avec des gens qui pourront offrir tout leur temps à un seul mioche. C’est leur portrait de la famille idéale. Un portrait vierge sur lequel on peut projeter le meilleur comme le pire.

Un portrait sans faille… mais sans preuve non plus.

Plusieurs articles sont écrits concernant le manque de familles d’accueil. Nathalie Bibeau, directrice adjointe du programme jeunesse faisait un appel à tous en affirmant ceci: «Toute personne, peu importe son état civil, sa religion, son orientation sexuelle, sa nationalité, qu’elle soit à la maison ou sur le marché du travail, peut devenir famille d’accueil.»… Tous, sauf les adultes avec marmaille? Madame Bibeau vous demande d’ouvrir votre cœur. Mais ne l’ouvrez pas trop grand! Car moi je vous le dis, lorsqu’on vous claque la porte dessus, ça fait vachement mal. Maintenant il saigne mon cœur. Il se prépare depuis 4 ans à aimer un petit être en détresse, et on vient de lui annoncer qu’il n’en était pas digne.

Vaut mieux rien que nous?

Melissa M.

Qu’est-ce que l’adoption en Banque Mixte?

L’adoption en BM est une (très) longue démarche pavée d’imprévus, de dépenses (cours de premiers soins de 2 jours, preuve de bonne conduite, enquête de crédit, changements dans la demeure, plusieurs absences au boulot) et d’intrusions (dossier médical, compte bancaire, appel des éducateurs et enseignants de tes cocos, références de l’employeur, de la famille, d’amis ainsi qu’une vingtaine d’heures d’entrevues sur ta jeunesse, tes faiblesses, ta vie sexuelle). Après quelques années de démarches et d’attente (ailleurs qu’à Montréal, c’est souvent moins long), ton couple est évalué par une travailleuse sociale et obtiendra ou pas son accréditation au bout de quelques semaines. C’est l’intervenante qui présente l’imposant dossier à un comité, en recommandant une décision, qui est, la plupart du temps, acceptée d’emblée. Lorsqu’un couple est accrédité, il est jumelé à une nouvelle t.s. qui lui proposera un enfant (en fonction des critères de la famille) quelques mois plus tard. (Pour des novices, ça fait toujours friser les oreilles d’entendre parler de critères pour «sélectionner» un gamin. Mais un bébé de la DPJ comporte généralement beaucoup plus de difficultés qu’un bébé né lors d’une grossesse sans consommation, de parents non-toxicomanes et non-violents aptes à s’occuper d’un enfant. Un enfant adopté accuse fréquemment un retard de développement, est un gamin qui tardera à faire confiance et à s’attacher sainement, c’est un jeune qui a 4 fois plus de risques de présenter une problématique neurologique ou comportementale permanente. Alors, même si, comme parents, ça nous écorche tous les tympans la première fois qu’on entend parler de critères, il vaut peut-être mieux mettre ses limites face à toutes ces menaces et ces imprévus.) Une fois le projet accepté, le couple dispose généralement de bien peu de temps pour s’organiser (congé, équipement en fonction du bambin proposé, etc.) Lorsque le petit arrive à la maison, la famille doit tout faire pour faciliter l’adaptation du petit être, mais la DPJ lui met des obstacles. En plus des suivis réguliers avec le t.s., le gamin rend visite à sa famille biologique jusqu’à plusieurs fois par semaine. Cela occasionne parfois des crises et de l’irritabilité chez l’enfant, mais c’est ainsi… Jusqu’au jour où un juge déterminera que le mioche peut être adopté ou ordonnera qu’il soit retourné dans sa famille d’origine. Cela prend souvent des années.

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À propos de l'autrice

Mélissa Meunier

Maman de trois gamins de 5 à 10 ans et la volonté de devenir famille d’accueil, Mélissa est directrice d’organisme communautaire depuis 12 ans, belle-maman de 3 beaux adultes, bientôt mamie et «mamange» de 3 espoirs envolés: la parentalité articule son quotidien avec passion et dévouement.

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