Maman à terme en quarantaine

De tous les scénarios d’accouchement catastrophiques que j’ai pu m’implanter dans la tête, celui d’une pandémie mondiale était loin de faire partie de ma liste. 

J’avais peur de ne jamais arriver à l’hôpital, d’attendre des heures, de souffrir encore plus longtemps, j’avais peur des complications quelconques, pour moi et mon beau bébé. J’avais peur de toutes ces choses rationnelles qu’une future maman craint pour sa première visite en salle d’accouchement, mais certainement pas d’un virus potentiellement mortel à l’échelle planétaire. 

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Au début de la crise, j’avais beaucoup de difficulté à savoir où placer ma petite opinion: dans l’équipe des sceptiques ou des craintifs excessifs.

C’est seulement quand la quarantaine, la fermeture des écoles et la fermeture des lieux publics ont été annoncées que j’ai commencé à pencher du côté des consciencieux prudents.

Entre isolement volontaire, remplissage gourmand du garde-manger et rendez-vous chez le médecin sans escorte est venu le temps d’attendre patiemment la venue de bébé dans le confort de notre 4 et demi et de ne plus en sortir avant le jour J. 

Maman et bébé bedaine en quarantaine pendant que papa cherche désespérément où se cachent les derniers rouleaux de papier de toilette sur l’île de Montréal.

Notre réserve tire à sa fin et j’ai une vessie chronométrée aux 20 minutes d’une capacité maximale équivalente à un cup de yogourt, et je suis généreuse.

J’essaie de gérer ma fébrilité et mon incontournable angoisse en écoutant des séries télé, je prends des bains chauds en lisant un bon livre, je dessine des arcs-en-ciel que j’affiche à chacune des fenêtres de l’appartement, au grand désespoir de mon chum. Par-dessus tout, je synchronise mon esprit à se dire qu’au fond, tout arrive pour une raison.

Ça va bien aller.

Je connais déjà trop bien la sournoise maman louve qui dort en moi et cette attachante grande folle avait peut-être besoin de cette quarantaine. J’avais besoin de rassurer la mère poule qui n’aurait pas laissé quiconque s’approcher de son bébé poulet en temps normal. Alors cet isolement volontaire fortement recommandé par tous les médecins tombe à point.

Ce moment de quarantaine est pour nous, mon amour.

C’est une chance que papa et moi avons de pouvoir apprendre à te connaître en toute intimité, juste nous 3. C’est une opportunité rare que je chéris sans problème, celle d’apprivoiser la petite bête que tu es et les parents que nous sommes nouvellement sans personne autour. 

En attendant de te prendre dans mes bras, j’abuse de mon ballon exerciseur, que je dois sans cesse regonfler sous le poids de mes grosses fesses, je prends des marches dans le quartier avec mon gros bouvier qui tire trop fort sur sa laisse, je mange plus épicé que mes papilles ne peuvent le concevoir et j’essaie fort de convaincre papa de faire l’amour à la baleine échouée que je suis devenue. Ah! Ce qu’on ne ferait pas pour que tu sortes enfin de là!

Je sais que tu vas arriver quand tu seras fin prêt mon petit pêcheur, mais disons qu’il serait temps maintenant avant que je décide de repeinturer les murs de ta chambre à 39 semaines de grossesse. J’ai placé, déplacé et replacé ta chambre 100 fois déjà. Je connais chacun des racoins de ta petite maisonnée par coeur. Il ne manque que toi dans ta bassinette trop grande avec ta doudou tricotée à la main et ton toutou d’orignal qui fait peur à ta grande soeur (mais quelle peureuse, ce chien!).

Cette situation difficile n’est pas une raison pour te transmettre nos inquiétudes et notre énergie angoissée, mais plutôt la chance de t’entourer que d’amour, de vigilance et de petits bonheurs simples. 

Il ne nous reste plus ou moins qu’une semaine avant de voir enfin la couleur de tes grands yeux et rien au monde ne pourra minimiser ce bonheur tant attendu, pas même un virus pandémique.

Suis-je la seule femme enceinte à terme, ou pas, angoissée par la situation? 

Kim L.

Crédit image: Gasm par Katherine Messier