Maman, pourquoi mamie voulait ma poupée?

-Pourquoi mamie voulait ma poupée, maman?

-Parce que ma belle…

 -Parce que quoi?

-Parce que c’est le cycle de la vie.

 -Le quoi?

 -Viens chérie, il faut rentrer à la maison.

La journée où j’ai voulu bien faire. Où j’ai voulu faire plaisir à ma maman. Où j’ai mis ma fille au pied du mur sans le vouloir.

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La matière grise de ma maman commence à devenir poussière.

Je ne peux m’imaginer voir ma mère en perte d’autonomie, redevenir une grande enfant. Comment je vais expliquer à ma petite puce que les souvenirs qu’elle aime partager avec ma mère, celle-ci ne pourra plus les chérir. Oui, elle va oublier comment tu t’appelles (si ce n’est pas déjà fait), probablement aussi ce que tu viens de lui raconter ou même encore que tu aimes le ballet. Tu trouvais ça bizarre que mamie ne soit plus dans sa maison.

L’endroit où nous allions toujours la voir.

La maison où j’ai grandi.

Je t’ai dit que c’était parce qu’elle était malade qu’elle a dû déménager. Tu ne m’as pas posé plus de questions, et bien honnêtement, c’est ce que j’espérais.

Chaque dimanche après-midi je lui rendais visite, seule. Lors de mes retours, tu me demandais comment allait-elle. Je te disais qu’elle allait bien et tu te contentais de cette courte réponse. Les saisons passent. Je redoutais le dimanche où tu aurais voulu m’accompagner.

Ce dimanche est venu.

Probablement 53% des psy m’auraient dit que ce n’est pas une bonne idée, que ce n’est pas une réalité à laquelle une fillette de 9 ans doit faire face, qu’elle devrait continuer d’avoir dans sa tête de gamine les souvenirs heureux, exempts de maladie. L’autre % penserait sans doute que j’aurais dû t’y amener bien avant.T’y préparer, t’expliquer clairement ce que c’était l’alzheimer. Qu’à ton âge tu peux en comprendre beaucoup plus que ce que je crois. Mais la vérité c’était que je voulais te protéger, que tu gardes en mémoire le doux visage de ta chère mamie avec son beau sourire contagieux, ses cheveux fraîchement teints et ses beaux ongles vernis. Non ma chérie, mamie ne pourra plus te mettre de couleur sur le bout de tes doigts, maman le fera.

Dans ma tête, si tu n’étais pas au courant de toute la situation, c’est un peu comme si ma maman était ‘’moins malade’’. C’est naïf, comme si sur une échelle de 1 à 10 le degré d’alzheimer augmentait au fur et à mesure que le nombre de personnes mises au courant augmentait. Mais comme maman ne peut rien (ou presque) te refuser et bien…

J’aurais voulu que cette journée se passe autrement.

J’aurais voulu, main dans la main monter les marches de la maison familiale, où règne l’odeur de tarte au citron digne d’un film de Disney. Au lieu de marcher dans un stationnement bouetteux, où se trouve une enseigne ‘’CHSLD’’ et où la seule odeur qui règne est plutôt la tarte au citron digéré #sorrynotsorry #elleétaittropfacile. J’aurais voulu que tu prennes plaisir à sonner jusqu’à tant que mamie accourt et t’ouvre la porte, arborant son tablier de cuisine. Au lieu d’être obligé de composer le fameux ‘’code secret’’ 1-2-3-4-* pour que la porte magnétique s’ouvre. J’aurais préféré t’amener voir ta mamie lorsque celle-ci était entourée de ses ‘’amies de femmes’’ alias les veuves de la rue Pincourt durant un p’tit café ou une partie de cartes. Mais non, ma maman est assise dans un salon, entourée d’autres vieilles âmes qui comme elle, attendent en attendant de trop oublier. C’est certain que comme accueil, si elle t’avait ouvert les deux bras en attendant que tu lui agrippes le cou, ça aurait été magique.

Elle s’est contentée de te lancer un regard indifférent en me demandant ‘’avec qui t’es venue?’’.

Ce qui a mis un baume sur mon coeur c’est lorsque je lui ai rappelé qui était le p’tit ange à mes côtés. Ses yeux se sont illuminés, l’instant qu’elle réalise qu’elle avait bel et bien une petite fille. Non, elle ne se souvenait pas du prénom que je lui ai dis en te présentant, mais ce n’est qu’un détail. Je ne pourrais pas expliquer mieux la définition de ‘’moment présent’’.

Ô que je les vis maintenant les moments présents.

Surtout avec maman, pour qui le passé n’existe pratiquement plus et le futur meurt à petit feu. Tu t’es assise sur mes genoux, face à mamie. Tu avais dans les bras ta poupée. Celle que mamie t’avait offerte avant même ta naissance. Tu m’avais dit avant de partir que tu croyais que de l’amener avec toi lui rappellerait de doux moments. Tout partait d’une bonne intention, jusqu’à temps qu’elle te l’arrache des mains. Tu es restée figée. C’était l’heure de la collation, il y avait une préposée qui était dans le milieu du salon avec un chariot, en train de passer la collation. Elle a été témoin de situation. Elle a été d’une gentillesse inouïe. Elle est allée chercher, dans un coffre une autre poupée. Elle l’a approchée de mamie, elle l’a tout de suite prise dans ses bras en te remettant poliment la tienne.

C’était SON bébé qu’elle tenait dans ses bras. La préposée, qui connaissait mieux ma maman maintenant, savait ce qu’elle avait de besoin pour l’a calmer…son bébé.

Les trois quarts d’heure qui ont suivi ont passé vite. Comme de fait, maman berçait son bébé, plus sereine, et nous écoutait déblatérer sur nos vies de fou, la famille, le travail, les cours de toutes sortes, etc. Parfois elle fixait dehors, d’autres fois elle se contentait de sourire. C’était un beau moment j’aurais même voulu arrêter le temps. Après la collation vient la tournée. Tu as eu tout un choc lorsque tu t’es aperçue que mamie avait besoin d’aide pour aller à la toilette. Tu aurais bien saigné des yeux en sachant qu’elle porte désormais une couche, mais ça, je ne te le dirai pas. Accompagnée, elle s’est dirigée vers la salle de bain. J’appréhendais tes questionnements, sur pourquoi mamie croit qu’une poupée soit un véritable bébé, pourquoi le monsieur à la table à côté a de la difficulté à faire un casse-tête de 6 mcx, ou pourquoi il y a une dame qui depuis 20 minutes plie les mêmes trois débarbouillettes là-bas ou encore pourquoi la madame pleurait tantôt en écoutant de la musique.

Probablement que les questionnements viendront en temps et lieu, tu m’as seulement regardée et demandé ‘’est-ce que je peux revenir dimanche prochain?’’

Je ne saurai jamais qu’elle était la meilleure façon d’agir dans une situation comme la nôtre, mais je suis persuadée que je n’ai pas eu tout faux si je me fie à ta question. Peut-être que ma maman redevenait enfant, mais certes, ma fille venait de me prouver qu’elle, elle devenait une jeune fille de plus en plus mature.

C’est le cycle de la vie, tantôt nous apprenions à marcher, plus tard nous allons apprendre à ne pas trop tomber. Je sais que ça dépasse la réalité, mais ça me fait plaisir d’y penser.

Et si ma mère avait commencé peu à peu à laisser une parcelle de son âme en ma fille?

#momaucarré