Mon monstre à moi

Le 29 janvier dernier avait lieu la journée Bell Cause pour la cause organisée au profit des initiatives en santé mentale à travers le Canada. C’est une journée qui me chamboule un peu, peut-être parce qu’elle vient me chercher personnellement, et j’ai eu envie de le partager avec vous.

Mais avant tout, je voulais vous faire part de mon parcours personnel pour que vous compreniez un peu mieux la réalité derrière tout ça.

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Je n’ai pas eu une enfance malheureuse ou un parcours difficile. Certes, j’ai eu mon lot de défis et d’épreuves à surmonter (peut-être certains étant plus impressionnants, mais je considère que l’on a tous des moments moins faciles à traverser), mais cela étant dit, j’ai toujours pensé que cela m’avait rendue plus forte, plus débrouillarde. Et pourtant, depuis plus de 15 ans déjà, je cohabite, au sein de mon propre corps, avec un monstre. Un monstre que je croyais, pendant un certain temps, avoir réussi à éliminer, mais qui est vite revenu à la charge. Un monstre qui aujourd’hui ne cesse de grandir et de me miner la vie.

Et mon monstre à moi s’appelle Anxiété. Bien entendu, il tient rarement seul et est plus souvent accompagné par ses amis Angoisse et Phobie.

Certains liront ces lignes et seront sceptiques ou encore, convaincus que je m’invente quelque chose pour me rendre intéressante. Je suis consciente qu’on ne peut jamais vraiment comprendre ce que l’on ressent lorsqu’on souffre d’anxiété à moins de ne l’avoir vécu dans notre vie, mais j’essaierai tout de même de vous décrire cela du mieux que je pourrai. Qui sait, peut-être que vous vous identifierez à ceci ou bien comprendrez un peu mieux l’un de vos proches qui vit avec ce poids sur ses épaules.

Je suis une personne très organisée dans la vie.

Vous comprendrez que plus j’ai le contrôle, ou l’impression de l’avoir, le mieux je me porte.

Les changements, même les plus banals soient-ils, m’affectent énormément: un article manquant à l’épicerie dont j’avais besoin pour l’une de mes recettes de la semaine, un départ tardif du travail qui m’empêche de faire une commission avant de récupérer ma fille à la garderie, une sortie qui s’ajoute ou s’annule à notre horaire, etc. Contrairement à ce que vous pourriez penser, jamais je ne me suis empêchée de faire quoi que ce soit (du moins plus depuis que je suis assez mature pour me donner un coup de pied au derrière), malgré le fait que, dans toutes les situations, l’anxiété finit toujours par se faire sentir, un peu comme une ombre qui suivrait tous mes mouvements. Et comble de l’ironie, je combats même «le feu par le feu» en ayant un emploi très stressant.

Souffrir d’anxiété, c’est comme si toutes les petites choses qui peuvent sembler banales au quotidien le sont beaucoup moins.

Et ce, sans avoir le moindre contrôle. Lorsque tu fais une crise d’angoisse, c’est comme si ton monde arrêtait de tourner. À ce moment-là, tu ne penses plus au passé ou au futur. Tu stagnes dans le moment présent où rien ne va, où tu te sens submergé. Tu paniques, mais tu ne sais pas quoi faire pour changer ça. Il n’y a pas de solutions qui te viennent à l’esprit. Tu essaies de te raccrocher à quelque chose, n’importe quoi qui t’aiderait à te changer les idées. Tu essaies de reprendre ton souffle et quand enfin tu vois une lueur d’espoir, l’angoisse t’agrippe pour te ramener au fond du gouffre. Et probablement ce qui est le plus difficile avec l’anxiété, c’est qu’on la vit seul. On a l’impression que personne ne nous comprend ou qu’on banalise la situation, alors on essaie juste de passer au travers du mieux qu’on peut. Parfois, on a l’impression que ça va mieux. Une semaine passe, puis une deuxième et c’est le calme plat. Peut-être un peu de stress ici et là, mais l’important c’est de ne pas avoir de crise. Puis, sans avertissement et sans pitié, tu rechutes. Si vous saviez à quel point c’est cruel, à quel point ça fait mal de voir tous ses espoirs s’envoler d’un coup. L’anxiété, c’est ça. Tu vis avec et «ça part et ça revient», constamment. Ça fait partie de toi.

Je pense que c’est au secondaire que le tout a vraiment commencé.

Avant même que je ne sois capable de mettre des mots sur ce que je vivais. (C’est souvent cela le plus dur, on n’arrive même pas à comprendre ce qui nous arrive.) En première secondaire, mon corps et mon esprit ont tellement vécu un choc que j’ai réellement fait une crise d’angoisse tous les soirs. TOUS les soirs. Tous les soirs à avoir l’impression que j’étouffais, que j’allais mourir. Tremblements, sueurs froides, maux de ventre, maux de cœur, bouffées de chaleur… Tu paniques, littéralement. Et parfois même à un point où tu as de la difficulté à respirer. Ma mère a dû venir me border tous les soirs et m’accompagner jusqu’à ce que finisse par m’endormir, épuisée.

Est-ce que c’était quelque chose qui a toujours été en moi, mais qui a, un jour, été déclenché par un événement en particulier ou encore est-ce quelque chose que j’ai développé?

Je n’en ai aucune idée. Mais aujourd’hui, je dois vivre, jour après jour, avec ce monstre qui est en moi.

Quelques années plus tard, quand j’ai enfin compris et pu mettre des mots sur ce que je vivais, j’ai eu mon diagnostic: anxiété généralisée et crises d’angoisse. C’est là qu’on m’a proposé de la médication. Médication à ne prendre qu’en cas de «force majeure», car il s’agit d’un sédatif assez fort et dont il est facile d’en tomber rapidement dépendant. Et vous savez quoi? Il commence de moins en moins à faire effet lors de mes crises incontrôlables… Et ça, ça m’angoisse énormément.

Vous savez ce qui est fâchant? C’est que parfois, je n’ai même pas une idée du pourquoi une crise d’angoisse se déclenche. C’est inconscient. Peut-être une odeur, une image, un simple commentaire, un vague souvenir ou une impression de déjà-vu. Parfois, je réussis à me contrôler. D’autres fois, je n’y arrive pas. Et ce qui en suit est un véritable cauchemar. Dans 90 % des cas, les crises se déclenchent avant de me coucher. Probablement parce que tout ce que je n’ai à faire, c’est penser. Je passe la nuit à me virer la tête à l’envers, à me sentir mal dans mon corps et je me lève au matin, vidée. Vidée d’énergie comme si j’avais passé la nuit à courir un marathon.

L’anxiété, c’est comme une roue sans fin. Aujourd’hui, je stresse de stresser et je finis par me déclencher une crise.

Comme c’est dans mon propre corps, dans ma propre tête… Difficile de m’en débarrasser. Et pour les plus «rusés» du groupe qui iront de leur conseil «arrête de stresser, c’est tout», je tiens à vous rappeler qu’il s’agit d’une M-A-L-A-D-I-E. Ce n’est peut-être pas visible de l’extérieur, je vous l’accorde, mais croyez-moi, ça s’accroche à vous et c’est tout aussi nocif. Pensez-vous sérieusement que quiconque a du plaisir ou envie de se sentir comme ça? Certains sont médicamentés, suivis en thérapie ou ont besoin d’une présence médicale plus importante. Ce n’est pas un choix. Au même titre que n’importe quelle autre affection. Personne dans la vie ne choisit d’être malade. Personne n’a envie de se rendre la vie plus difficile qu’elle l’est.

Le voilà, le point qui me chicote avec cette journée où l’on parle de santé mentale.

Au fond je trouve l’initiative bonne. Je suis d’accord avec le principe et l’idée en arrière-plan. Mais j’ai l’impression que de ne consacrer qu’une seule journée à en parler n’aide pas dans le fait de faire tomber les tabous. Parce que de n’en parler réellement et ouvertement qu’une journée, c’est comme de dire qu’on en avait assez entendu et qu’on pouvait maintenant retourner dans notre zone de confort, parce que je crois qu’au fond, les gens sont mal à l’aise avec les maladies mentales, puisqu’il s’agit de quelque chose qui n’est pas tangible, qu’on ne comprend pas et dont on ne connait pas les limites (qui sont d’ailleurs différentes pour chaque personne). (Je tiens à mentionner que je ne remets en aucun cas la faute sur l’entreprise derrière cette idée, parce qu’il était temps que des compagnies s’impliquent.) D’ailleurs, si vous avez écouté le film du Joker, bien qu’il soit très controversé, on a su très bien résumer une des réalités du quotidien: «le pire avec la maladie mentale, c’est que les gens s’attendent à ce que vous vous comportiez comme si vous n’en aviez pas».

Par-dessus, ce qui me fait le plus peur, c’est ma fille.

Si vous saviez à quel point je ne lui souhaite rien de ce que je vis. On dit que cela peut se transmettre via les parents. Croyez-moi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l’épargner et qu’elle ne ressente jamais les effets du combat qui se passe à l’intérieur de mon corps entre mon monstre et moi. Et si je n’avais qu’une chose à dire à ceux qui vivent le même combat que moi: parlez. Arrêtez de vous comparer aux autres, on vit tous nos épreuves différemment. Mettez des mots sur ce que vous ressentez, ça fait du bien. Et pour tous les autres: écoutez et soyez compréhensif. Qui sait, vous pourriez peut-être mettre un baume sur les plaies d’un autre.

Kim B.